Diplomacy
L'avenir des monarchies en Asie du Sud-Est
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First Published in: Feb.29,2024
Mar.25, 2024
La sagesse populaire suggère que la monarchie est devenue une anomalie. Dans le cas de l'Asie du Sud-Est, cette idée ne s'applique que jusqu'à un certain point. Malgré les bouleversements institutionnels engendrés par le colonialisme et son démantèlement, la région compte une monarchie régnante (Brunei) et trois types de monarchies constitutionnelles (Cambodge, Malaisie et Thaïlande) ayant une certaine importance politique. On peut se demander si la survivance de ces monarchies est le résultat du fonctionnement persistant et naturel des valeurs politiques traditionnelles, ou si leur existence, bien que partiellement fortuite, est désormais manipulée par les élites (voire par les monarques eux-mêmes) pour anticiper les effets destructeurs ou déstabilisants de la modernisation : cette même modernisation qui semble rendre la survie de la monarchie plutôt imprévisible. L'objectif de cet article n'est pas de considérer le sujet comme une anomalie, mais de proposer quelques pistes pour assurer la survie des monarchies en Asie du Sud-Est dans ce nouveau climat politique.
Ce n'est pas seulement la modernisation qui a contesté la pertinence politique des monarchies ; la démocratisation a également remis en question leur existence. À l'ère de la conscience démocratique, une question cruciale se pose : la monarchie est-elle compatible avec la démocratie ? Jusqu'à présent, certaines monarchies ont réussi à s'adapter à la vague démocratique, tandis que d'autres sont devenues la cible de critiques et de défis. Par exemple, les manifestations organisées par la jeunesse en Thaïlande en 2020 exigeaient des réformes royales immédiates, malgré le risque de violer la loi draconienne de lèse-majesté qui interdit toute critique de la monarchie. C'était la première fois dans l'histoire de la Thaïlande que la monarchie était au cœur des revendications. Bien que les discussions sur le républicanisme en Thaïlande soient longtemps restées taboues, elles se multiplient désormais.
Je soutiens que l'avenir des monarchies en Asie du Sud-Est dépend de leur capacité à évoluer et à se présenter comme un élément non menaçant pour la démocratie, à trois niveaux : personnel, national et international.
Sur le plan personnel, les monarques doivent dorénavant faire preuve d'une plus grande responsabilité et transparence s'ils veulent coexister avec un régime démocratique. En Asie du Sud-Est continentale, le concept de royauté divine demeure hautement sacré. Les rois thaïlandais et cambodgiens sont censés incarner le rôle de Dhammarajas bouddhistes, ou rois vertueux, afin d'accroître leur charisme et, par conséquent, la vénération de leurs sujets. De même, les sultans doivent démontrer qu'ils exercent leur autorité royale conformément aux principes de l'islam. La sacralité religieuse du trône est indispensable à la perpétuation des monarchies, soulignant ainsi l'étroite relation entre la royauté et la religion. Utilisée judicieusement, elle peut renforcer davantage le statut divin des monarques. L'effondrement de la monarchie népalaise a été en partie attribué à la perte de foi du roi dans la religion.
Au niveau national, la position de la monarchie est étroitement liée à son rôle de gardienne de la démocratie. Dans le monde démocratique, les monarchies sont tenues de jouer un rôle crucial dans la préservation du constitutionnalisme démocratique, comme on peut le constater dans le cas de la Grande-Bretagne. Elles peuvent servir de symboles importants d'unité et d'harmonie nationales, particulièrement dans les sociétés profondément divisées. Dans les sociétés en transition, elles peuvent contribuer à relier le passé au présent afin d'assurer la stabilité politique en soutenant la démocratisation et l'État de droit. En période de crise, qu'il s'agisse d'une guerre, de violences politiques, d'attaques terroristes ou de catastrophes naturelles, les monarques peuvent aider le pays à surmonter le deuil et à guérir en favorisant le rétablissement de la paix et de la normalité. L'empereur du Japon a donné l'exemple d'un guérisseur national en rendant visite aux personnes touchées par les tsunamis et les tremblements de terre dans le passé. On peut attendre des monarques qu'ils conseillent le chef du pouvoir exécutif et qu'ils exercent un contrôle essentiel sur le pouvoir des législateurs élus.
Enfin, sur le plan international, les monarchies doivent veiller à ce que leur existence soit dans l'intérêt de puissants alliés étrangers et qu'elles demeurent une institution politique essentielle. Les États-Unis étaient perçus comme une garantie de sécurité pour le monarque thaïlandais lors de la propagation de la menace communiste dans la région. La reconnaissance des monarchies par les pays étrangers revêt une importance capitale pour leur survie.
Tous ces guides de la longévité des monarchies en Asie du Sud-Est ne garantissent pas automatiquement un avenir idyllique. De nouveaux défis surgissent de temps à autre pour remettre en question l'intégrité et la légitimité de leur régime. Le recours à des méthodes illégitimes pour relever ces défis peut se révéler contre-productif. Ces mesures ne démontrent pas nécessairement le pouvoir ultime des monarques, mais plutôt le désespoir et l'insécurité qu'ils ressentent à s'y accrocher.
Le système monarchique existe depuis des millénaires. Il a perdu de sa vigueur et, dans certains cas, a même disparu, alors que les nations du monde adoptent la démocratie comme forme de gouvernement finale. Ainsi, la clé de la survie de l'institution monarchique réside dans sa capacité à agir et à réagir de manière complémentaire aux aspirations croissantes des peuples en faveur de la démocratie.
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Pavin Chachavalpongpun est professeur agrégé au Centre d'études sur l'Asie du Sud-Est de l'Université de Kyoto. Il est rédacteur en chef de la revue en ligne Kyoto Review of Southeast Asia. Son dernier livre est Rama X : La monarchie thaïlandaise sous le roi Vajiralongkorn (Yale 2024).
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