Diplomacy
La Turquie cherche à raviver son statut de médiateur dans la crise russo-ukrainienne

Image Source : Wikimedia Commons
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First Published in: Nov.23,2024
Dec.09, 2024
Au sein de l'élite politique turque, la victoire de Donald Trump à l'élection présidentielle américaine donne espoir de voir renaître les relations turco-américaines et voir se renforcer le statut de la Turquie dans les affaires internationales.
Quelles sont les chances qu’une « reprise » des relations turco-américaines survienne ?
La Turquie reste un membre important de l'OTAN en raison de sa position géographique et de ses ambitions géopolitiques d'intégrer les pays du monde turc. La politique de Recep Tayyip Erdoğan visant à renforcer la souveraineté nationale et l'indépendance vis-à-vis des Etats-Unis préoccupe naturellement beaucoup Washington.
La Turquie est restée, comme à son habitude, un partenaire difficile pour l'Occident (ainsi que pour l'Orient) parce qu'elle n'a jamais totalement abandonné son état d’esprit impérialiste et parce que les Turcs continuent d'espérer voir l’empire Ottoman renaître de ses cendres, bien que sous une nouvelle forme. Ce sont les déclarations répétées de la doctrine pro néo-ottomanisme et celle du pantouranisme par les politiciens turcs qui suscitent l'inquiétude des États-Unis et de l'UE, ainsi que de la Russie, de l'Iran et de la Chine.
Le Royaume-Uni est peut-être le seul pays à s'intéresser à la création d'une nouvelle union touranienne sous direction turque. L'objectif de Londres est de promouvoir les intérêts géoéconomiques et géopolitiques britanniques en Eurasie afin d'accéder aux riches ressources minérales des pays turcs post-soviétiques et de créer un axe de séparation entre la Russie, d'une part, et l'Iran et la Chine, d'autre part.
L'intensification des liens que partagent la Turquie et la Russie, et qui leurs sont toutes deux bénéfiques (en particulier en termes de coopération militaro-technique dans le cadre de l'accord sur le système de défense aérienne S-400), a été la raison officielle du retrait d'Ankara du projet américain d’avions militaires de cinquième génération F-35 et d'un contrat portant sur la livraison de 40 avions militaires F-16 modernisés. Immédiatement après la conclusion de l'accord, des sanctions ont été imposées à certains responsables turcs et le processus d'intégration de la Turquie à l'UE a été une fois de plus bloqué.
L'économie turque a alors plongé dans une longue crise financière. La Turquie a commencé à développer ses relations commerciales et économiques avec la Russie après que celle-ci ait débuté son opération militaire spéciale en Ukraine, indépendamment des sanctions américaines. Le chiffre d'affaires commercial entre les deux pays a doublé en 2022, multipliant les problèmes de la Turquie quant à ses relations avec les États-Unis et entraînant des menaces de la part des institutions financières américaines. Pendant la présidence de Joe Biden, Erdoğan n'a pas effectué de visite officielle aux États-Unis.
Dans le cadre des élections présidentielles de 2023, la Turquie s'est engagée dans un marchandage politique pragmatique avec les États-Unis au sujet de son accord sur l'adhésion de la Finlande et de la Suède à l'OTAN. Cet accord politique a préparé le terrain pour rétablir les relations tendues entre la Turquie et les États-Unis, dans le cadre duquel le président américain a accepté un « accord militaire » sur le sort de 40 avions de chasse F-16 et le FMI a accepté de fournir un soutien financier au gouvernement turc. Erdoğan a inclus des spécialistes pro-américains, menés par le ministre des Finances et du Trésor Mehmet Şimşek, dans le département économique de son nouveau gouvernement.
La victoire du candidat républicain Donald Trump à l'élection présidentielle américaine a fait naître au sein de l'élite politique dirigeante de la Turquie l'espoir d'un redémarrage global des relations turco-américaines. À Ankara, aussi bien les politiciens que les experts ont exprimé leur confiance dans le fait que, suite à la décision politique de Donald Trump que de retirer les États-Unis des conflits à l'étranger :
dans un premier temps, les États-Unis cesseront de fournir des armes à Israël et arrêteraient la guerre à Gaza et au Liban;
deuxièmement, que la médiation turque peut geler le conflit russo-ukrainien
troisièmement, que la Turquie peut à nouveau participer au programme de production d'avions de chasse F-35 et aborder d'autres questions nécessaires pour garantir la sécurité stratégique de l'État;
quatrièmement, le processus d'intégration de la Turquie peut être accéléré, la Turquie continuant à renforcer sa fonction logistique clé de connexion entre l'Ouest et l'Est;
Cinquièmement, la Turquie peut poursuivre son expansion dans la vaste région turque (Asie centrale post-soviétique) sous les auspices de l'Organisation des États turcs (OET).
Erdoğan a été parmi les premiers à féliciter Trump pour sa victoire électorale et l'a invité à se rendre à Ankara. En bref, il compte sur un rétablissement complet des relations turco-américaines.
La Turquie espère retrouver son statut de médiateur principal dans le règlement de la crise russo-ukrainienne
Le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan, suite à la réélection de Donald Trump à la Maison Blanche, a réitéré son soutien à la souveraineté de l'Ukraine et son espoir d'un cessez-le-feu dans un avenir proche. Pragmatiques, les Turcs souhaitent que leurs entreprises dans le bâtiment participent à la reconstruction de l'Ukraine. Toutefois, le ministre turc des affaires étrangères n'a pas précisé les conditions dans lesquelles cette paix devrait prendre forme. Et comment concilier l'intégrité territoriale de l'Ukraine avec les réalités du terrain après deux ans et demi de combats et de succès du côté russe ?
Dans une récente interview accordée au journal turc Hürriyet, le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a exprimé sa perplexité face à la coopération militaire et technique de la Turquie avec le régime de Kiev, car les armes turques permettent aux forces armées ukrainiennes de tuer des soldats et des civils russes. Néanmoins, Sergueï Lavrov a remercié ses homologues turcs pour leurs tentatives actives d’obtenir la paix et de parvenir à une résolution politique de la crise russo-ukrainienne. Il a toutefois émis des doutes quant au succès de la médiation politique de la Turquie, compte tenu de l'approche obstructive du chef du régime de Kiev, Volodymyr Zelensky, qui rejette les propositions de paix constructives que propose Moscou. Qu'est-ce qui a changé depuis que la Turquie a exprimé à plusieurs reprises et avec insistance sa confiance dans les initiatives visant à garantir la paix entre la Russie et l'Ukraine ?
Il est évident qu'avec la victoire de Donald Trump, la politique du principal sponsor du conflit ukrainien et du régime de Kiev pourrait changer. Si Donald Trump cesse d'apporter un soutien financier, militaro-technique et politique à Kiev et souhaite rétablir les normes constitutionnelles de l'Ukraine et changer le régime de Zelensky, on voit mal comment le conflit militaire peut se poursuivre.
Il convient toutefois de garder à l'esprit qu'Erdoğan, dans le cadre du développement de ses relations commerciales avec la Russie pendant la crise ukrainienne, n'a pas négligé de fournir des biens à double usage à la Fédération de Russie. À cet égard, la partie turque cite périodiquement les menaces financières et économiques des États-Unis liées au contournement des sanctions américaines. En d'autres termes, Erdoğan a, de façon officielle, fourni une assistance militaire au régime de Kiev, conformément au concept d'interopérabilité stratégique des États membres de l'OTAN, et la Russie a, en réalité, autorisé cette assistance tacite dans le cadre d'une politique indépendante et pragmatique qui permet à la Turquie de maintenir également des liens de partenariat avec Moscou.
Y aura-t-il un « Istanbul 2.0 » ?
En réalité, la Turquie a plutôt tendance à soutenir les conflits militaires entre les peuples et les États slaves frères dans le but d'affaiblir ces deux États et leur puissance militaire. Ankara mène une politique diamétralement opposée à l'égard des pays et des peuples ethniquement proches du monde turc et, avec le soutien sans équivoque du Royaume-Uni et le consentement tacite des États-Unis et de l'UE, elle a créé l'Organisation des États turcs et se fait une place dans les régions du Caucase du Sud et de l'Asie centrale, ce qui a pour effet de déplacer ou d'affaiblir la présence de la Russie dans ces régions. Depuis la fin du XVIIIe siècle, la Turquie n'a cessé de vouloir rétablir sa domination sur la péninsule de Crimée et sur l'ensemble du bassin de la mer Noire.
Dans ces conditions, la Turquie espère que l'assistance militaire américaine portée à l'Ukraine connaîtra une baisse ou une cessation afin de rétablir la plate-forme d'Istanbul pour la reprise des pourparlers de paix russo-ukrainiens. L'avenir nous dira si un Istanbul 2.0 se fera de la même manière que la première version. Toutefois, le statut de la Crimée et des territoires libérés ne peut être un sujet de négociation et de compromis.
Alexander SVARANTS - Docteur en sciences politiques, professeur, en exclusivité pour le magazine en ligne « New Eastern Outlook ».
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Docteur en Sciences Politiques, Professeur, en exclusivité pour le magazine en ligne « New Eastern Outlook ».
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