Diplomacy
Le monde vu d'en bas ou les chefs-d'œuvre de l'architecture eurasienne

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First Published in: Nov.05,2024
Dec.02, 2024
S'il y a un thème central cette année, c'est probablement que le monde s'habitue à l'absence de scénarios prédéfinis. Les discussions sur l'ordre international se font moins nombreuses; l'ancien ordre ne fonctionne plus et on ne sait pas à quoi ressemblera le nouveau, si celui-ci prend bien forme un jour. Lorsque les auteurs d'un rapport annuel du Valdaï ont suggéré (se référer à 1), il y a plusieurs années, que l'ordre, tel que nous le connaissons, n'émergerait probablement jamais, leur hypothèse a suscité, au mieux, des commentaires modérés. Comment pourrions-nous nous passer d’ordre ?
Cependant, l'habitude de vivre au sein d’un système international structuré s'est formée il y a relativement peu longtemps au regard de l'histoire. L'histoire politique a été largement marquée par des relations internationales non réglementées. Ces relations ont pris forme dans le processus d'interaction entre les pays et ont rapidement évolué. Ce que nous appelons aujourd'hui habituellement un monde multipolaire ou polycentrique rappelle, dans sa forme, un retour à un climat que l'on n'avait connu pour la dernière fois au début du 20e siècle avant que la Grande Guerre n’éclate. Toutefois, ces parallèles sont trompeurs, car les relations internationales sont aujourd'hui structurées d'une manière totalement différente.
Tout d'abord, malgré des différences marquées, le monde reste un espace unique (un bloc intégral) et interconnecté. Les conflits ne rompent pas les liens, mais les déforment, parfois de manière très grave.
Deuxièmement, par rapport au tournant des XIXe et XXe siècles, ou même à 1945, lorsque l'ordre mondial le plus stable connu à ce jour a été établi, le nombre d'acteurs qui jouent un rôle majeur et influencent les processus internationaux a augmenté de près d'un ordre de grandeur. Il ne s'agit pas là seulement des grandes puissances.
Les approches, précédemment employées, visant à établir un équilibre mondial par des moyens pacifiques ou militaires ne sont plus efficaces, et les pays n'ont pas encore vu d'outils novateurs s’ajouter à leur arsenal. Nous serons contraints de faire avec ce que nous avons et de nous accommoder de cette « boîte à outils » pour faire face aux nouvelles circonstances. Cela nécessitera que chacun réinterprète les développements déjà en cours et renonce aux stéréotypes qui définissaient précédemment nos perspectives. Dans le rapport de l'année dernière (se référer à 2), nous avons suggéré que l'impossibilité de structurer les relations internationales autour d'une approche hiérarchique serait la caractéristique principale qui définirait l'ère à venir. Cela s’est avéré vrai.
Éviter une guerre froide totale
En 1945, alors que se dessinait l'ordre international que nous considérons aujourd'hui comme un modèle à suivre, l'écrivain et essayiste George Orwell tirait une conclusion décevante dans son essai intitulé « Vous et la bombe atomique » (se référer à 3) : les formidables capacités militaires des pays dotés d'immense arsenal nucléaire rendaient inévitable une guerre froide sans fin. Cela va au-delà de l’affrontement que ces pays entretiennent les uns avec les autres et inclut - ce qui est peut-être un facteur encore plus important - leur confrontation avec d'autres pays qui ne possèdent eux pas d'armes de destruction massive. Selon la hiérarchie des priorités internationales, les relations que partagent les grandes puissances nucléaires entre elles primeront toujours sur les autres types de relations, et leur conflit empêchera la création d'un système de coopération, mondial ou régional, et ne permettra que la création d'un système de concurrence. Toutes les initiatives prises par ces puissances portent l'empreinte de leurs relations avec ceux qui les égalent en termes de capacités de destruction. Ainsi, Orwell croyait en l'idée que la politique internationale était condamnée à un état perpétuel, non pas de guerre, mais de « paix qui n'est pas une paix ».
Jusqu'à présent, le sort de la stabilité mondiale a en effet été la proie de divergences entre les pays les plus puissants, tels que les États-Unis, la Russie et la Chine. Mais, cela est-il suffisant pour que nous soyons poussés à croire qu’il est « préférable de supporter les maux dont nous souffrons déjà que de se lancer dans l’inconnu ? » (se référer à 4). D'autant plus que, quand bien même le monde se trouve au cœur d'une intense confrontation, il ne se scinde plus en blocs rivaux comme comme il le faisait le siècle passé. L'expérience du système de blocs (division du monde en blocs), tel que le bloc de l’Ouest, malgré son succès évident, n’est pas reproduit. Cela laisse à penser que des alliances contraignantes qui se caractérisent par une idéologie commune et une discipline stricte sont plutôt l'exception que la règle. Rien ne laisse à penser que d'autres pays cherchent à former des alliances semblables à celles de l'Occident en termes de stabilité et harmonie politique.
L’évolution des rapports de force fait émerger de nouvelles règles et, si l'on se réfère au monde contemporain, le fait est que de petits groupes de pays ne sont plus en mesure de dire au reste de la communauté internationale ce qu'il faut faire. Le désir d'une indépendance fondée sur le respect mutuel que l'on observe dans la plupart des pays du monde est devenu la structure fondamentale d'un nouvel ordre régional et, peut-être même, international.
La situation actuelle est quelque peu ironique. D'une part, un changement profond est en train de se produire sur la scène internationale. Il est, comparé au précédent qui avait eu lieu à la fin des années 1980 et début des années 1990, de plus grande envergure et de plus grande importance. D'autre part, ces changements ne sont pas révolutionnaires par nature. Ils ne conduisent pas à l'effondrement et à l'évanescence, mais plutôt à la transformation des règles et des normes en vigueur. À vrai dire, personne n'est vraiment intéressé par un scénario radical. L’intensification, actuelle et prévue, des conflits internationaux ressemble moins à une stratégie préméditée qu'au résultat d'actions irréfléchies ou d'un manque d'idées alternatives. Ce qu’il faut retenir est qu'il n'y a pas de retour en arrière possible et que ce qui nous attend ne ressemblera en rien à une réitération du passé.
Il existe une demande pour des mécanismes de stabilisation qui non seulement développeraient les capacités existantes des pays, mais serviraient également de garde-fous contre des scénarios terriblement tragiques, tels que ceux qui se déroulent en Ukraine et au Moyen-Orient. C'est en Eurasie, le plus grand continent du monde en termes de territoire et de population, que la recherche de tels mécanismes sera la plus répandue. C'est là que les conditions les plus favorables se sont développées. Le lien entre l'Eurasie et le reste du monde est si profond que les recherches eurasiennes auront un impact décisif sur les autres parties de la planète et sur les approches visant à résoudre les problèmes cruciaux de sécurité et de durabilité, tels que l'alimentation, l'énergie et l'environnement.
Le développement de chacun est synonyme de sécurité pour tous
Du particulier au général
La construction d'un système eurasiatique de coopération en matière de sécurité, en tant qu'idée et projet concret, se heurte à de nombreux obstacles. Elle est pourtant possible dans ce vaste espace, si les objectifs de développement de chaque nation peuvent être privilégiés par rapport aux facteurs qui poussent aux conflits et à la concurrence. Dans la Grande Eurasie, les conflits n'affectent que les zones périphériques et ne touchent pas les zones intérieures du territoire, ce qui signifie que la préservation de la stabilité par le biais de nouvelles formes de coordination de la sécurité semble tout à fait réalisable.
Les événements mondiaux de ces trois dernières années montrent clairement que la volonté des pays de suivre individuellement des voies de développement différentes et d'éviter l'enfermement dans des blocs spécifiques est plus forte qu’une division inerte reposant sur des divergences idéologiques ou même stratégiques. Même lorsque la rivalité idéologique et militaire de la seconde moitié du XXe siècle a atteint son paroxysme, de nombreux pays du « tiers monde » ont choisi de ne pas s'aligner sur l'un ou l'autre côté de l'univers binaire, même si les deux blocs opposés constituaient le cœur de la politique internationale. Cette réticence est devenue encore plus naturelle maintenant que les rivalités ne sont plus aussi structurées et que les tentatives idéologiques de scinder le monde en plusieurs démocraties et autocraties sont artificielles au point de ne pas résister à l'épreuve du monde réel international.
Avec plus ou moins de confiance et d'assurance, la plupart des pays défendent leur droit à une place unique dans les affaires mondiales, en cherchant à déterminer leurs propres voies pour atteindre leurs objectifs en matière de développement et de sécurité. L'histoire moderne fournit de nombreux exemples où des pays font preuves d'initiatives à coopérer les uns avec les autres dans le but de connaître ensemble la prospérité, l'ANASE est la plus connue de ces initiatives. Cette coopération est fondée sur l'exclusion de tout diktat de nature politique et sur le développement d'interactions pratiques pour répondre aux besoins spécifiques de chaque pays. Ces principes offrent un point de départ aux réflexions sur ce que pourrait être la sécurité régionale dans le monde moderne. Les systèmes de sécurité régionale constituent, dans leur ensemble, l’un des fondements de la sécurité universelle.
La sécurité de l'Eurasie est indissociable de la sécurité mondiale, ce qui la rend particulièrement spéciale.
Tout d'abord, la sécurité de la Russie et de la Chine dépend directement de leurs relations respectives avec les États-Unis. Il s'agit d'un élément crucial de la politique internationale qui en définit largement le contenu. Par conséquent, les ambitions stratégiques des États-Unis ont un impact direct sur la sécurité de l'Eurasie. Par ailleurs, la partie occidentale de l'Eurasie - l'Europe - fait toujours partie de l'Occident collectif et poursuit les intérêts de son groupe.
L'avenir de l'Europe est un facteur crucial qui influencera la politique internationale dans les décennies à venir. Même si l'ère de l'Europe en tant que centre mondial touche à sa fin, elle reste un partenaire attrayant pour atteindre les objectifs de développement dans d'autres régions en raison de sa puissance économique et de ses capacités technologiques. Les événements de 2022-2024 ont renforcé les liens transatlantiques et réduit l'influence de l'Europe dans les affaires internationales, cette dernière continuant à suivre inébranlablement la politique des États-Unis. Toutefois, compte tenu du rythme et de l'ampleur des changements mondiaux, cette situation pourrait ne pas durer éternellement. Les principales puissances eurasiennes partent du principe que le positionnement de l'Europe peut changer dans les années à venir à la suite des transformations du système international, ce qui pourrait amener certains pays européens à adhérer à des projets eurasiens plus vastes.
Deuxièmement, la sécurité d'un groupe de pays eurasiens fait également partie de la sécurité collective. Nombre de ces pays trouvent des ressources financières, technologiques et culturelles essentielles à leur développement en dehors de l'Eurasie. Ils jouent également un rôle important dans la politique internationale et ont une influence sur de nombreux développements dans le monde. Leur importance mondiale et leur implication dans le « Grand Jeu » au plus haut niveau font qu'ils ont intérêt à maintenir la paix en Eurasie. Cela explique en partie la stabilité relative des frontières de l'Eurasie et soutient les efforts visant à établir des plates-formes de sécurité communes en Eurasie. Notamment, aucun conflit militaire majeur impliquant des pays eurasiatiques n'a jamais éclaté après la Seconde Guerre mondiale (la frontière occidentale est une exception en raison de l'approche européenne du « jeu à somme nulle » qui a dominé cette partie du monde pendant des siècles).
Les chemins et itinéraires historiques à travers l'Eurasie et autour d'elle, qui datent d'avant l'ère de la découverte et de la colonisation européenne, refont surface à mesure que le système politique et économique mondial continue de se diversifier. Ironiquement, les mesures économiques punitives imposées par les États-Unis et leurs alliés à la Russie contribuent à développer d'autres réseaux commerciaux mondiaux, à promouvoir la flexibilité économique et la recherche de solutions alternatives.
Troisièmement, l'Eurasie couvre objectivement une part importante des terres habitables et abrite de multiples civilisations et des dizaines de pays qui accueillent 70 % de la population mondiale. Ce n'est pas un hasard si cette région a intrigué les théoriciens classiques de la géopolitique, qui voyaient dans le cœur de l'Eurasie le centre des processus mondiaux.
La sécurité eurasienne est indissociable de la sécurité mondiale, et ses principes spécifiques, ses mécanismes de coopération entre pays et ses formes institutionnelles peuvent difficilement être définis spécifiquement pour une seule région. L'Eurasie est complexe sur le plan relationnel avec les autres pays, mais elle recèle d’un vaste potentiel, compte tenu de sa quête d'un système d'interrelations durables et de l'absence d'institutions obsolètes. Elle a le potentiel de développer des alternatives aux principes et aux formes institutionnelles de la sécurité européenne (se référer à 5), qui ne peuvent être universelles en raison du contexte culturel et historique unique de l'Europe. Le cadre d'Helsinki, qui a donné naissance à la Conférence puis à l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), a été la réalisation la plus importante de l'Europe dans l'établissement de la sécurité pour tous. Cependant, l'OSCE n'a pas été en mesure de s'adapter au nouvel équilibre des forces après la guerre froide de 1946-1990, qui a engendré des crises militaires et politiques majeures et continues en Europe.
Du général au particulier
L'Eurasie est une région qui peut donner naissance à un nouveau concept de sécurité internationale. Ce potentiel est étayé, d'une part, par le fait qu'elle est indissociable des questions de sécurité et de développement au niveau mondial et, d'autre part, par l'intérêt des pays à disposer d'un environnement stable et exempt de menaces existentielles. La position de l'Eurasie dans l'économie mondiale n'exige pas que les nations s'unissent uniquement pour profiter des avantages de l'unification, comme c'est le cas pour les pays occidentaux. Toutefois, la création de barrières géopolitiques et civilisationnelles bien définies est peu probable en Eurasie. Les expériences très différentes du continent en matière de nouvelles tendances internationales pourraient finalement servir de base à une transformation mondiale.
Les facteurs qui sous-tendent la sécurité eurasienne sont les suivants :
La reconnaissance de l'intégrité spatiale du continent et de l'impossibilité d'y tracer des lignes de démarcation.
La reconnaissance d'intérêts communs et d'un leadership collectif.
L'égalité politique de tous les pays de la région, indépendamment de leur taille ou de leur potentiel.
Il n'y a pas de pays révolutionnaires ou révisionnistes en Eurasie qui se sentent obligés d'exporter leurs systèmes politiques (exporter des modèles sociopolitiques comme l'ont fait l'Union soviétique ou les États-Unis) pour survivre. Les idées radicales ne proviennent pas des pays, mais de groupes extrémistes transfrontaliers. Les contenir et, à terme, les éliminer est un objectif commun.
Le système de sécurité régionale eurasien vise à traiter des questions distinctes des préoccupations de sécurité mondiale qui, selon Orwell, sont dominées par les relations entre les grandes puissances nucléaires, et à renforcer la résilience de la région face aux défis extérieurs, ce qui implique la résilience de chaque pays en particulier. La défense contre les menaces extérieures et la prévention de l'aggravation des conflits internes passent par la coopération multilatérale plutôt que par une discipline de bloc rigide. L'objectif pragmatique est d'identifier les menaces extérieures qui ne forceront pas les pays eurasiens à choisir leur camp dans une guerre froide orwellienne avec l'implication des puissances nucléaires.
Une compréhension commune du fait que les pays indépendants constituent la base de l'ordre permet d'articuler le principe fondamental de renonciation mutuelle à toute initiative susceptible de violer l'intégrité de la région et l'égalité des pays qui la composent. La valeur fondamentale réside dans le respect inconditionnel des systèmes sociopolitiques des uns et des autres et dans le rejet ferme des efforts visant à les modifier. Cette approche peut sembler évidente et contraste fortement avec les pratiques utilisées dans les années 1990-2010, lorsque la transformation par la force de pays souverains avec une participation extérieure active allant jusqu'à l'intervention militaire était considérée comme une approche standard par les dirigeants politiques occidentaux.
L'égalité souveraine permet la justice, un concept qui, bien que subjectif, est au cœur de la politique internationale. L'ordre international futur sera axé sur la garantie de relations équitables, même si les institutions antérieures, conçues pour atténuer les déséquilibres de pouvoir, sont démantelées. Plus les règles futures garantiront l'équité, plus elles seront efficaces pour prévenir les conflits armés. L'objectif collectif est de faire respecter la justice en ce qui concerne les valeurs et les intérêts fondamentaux de toutes les nations eurasiennes.
Pas comme en Europe
Il n'est pas réaliste de s'attendre à ce que la prochaine étape reproduise d'une manière ou d'une autre les circonstances qui ont caractérisé l'Europe au cours des siècles ou des décennies passés. En ce qui concerne la sécurité régionale future, il est essentiel de s'affranchir des schémas de perception traditionnels et des solutions trop familières. Contrairement à l'Europe, où les intérêts de la Russie et de l'Occident se chevauchent, l'Eurasie n'a pas de défi fondamental commun qui pourrait être résolu par l'établissement d'un modèle de sécurité régionale collective de type Helsinki. Dans ce cas, il n'y aura pas de grandes puissances ou de blocs opposés, dont l'équilibre privilégiera les intérêts. En Eurasie, il n'y a pas de pays de second rang ni d'intérêts de second rang, car même les plus grands pays sont incapables d'imposer leurs propres règles à un autre pays.
Comme nous l'avons vu, l'équilibre des pouvoirs qui sous-tend le système européen ne peut être considéré comme une solution simplement parce que les principaux pays d'Eurasie ne sont pas en concurrence sur des questions essentielles à leur survie. En d'autres termes, l'équilibre des pouvoirs et des influences entre la Russie, la Chine et l'Inde - même si des tensions apparaissent occasionnellement - n'affecte pas leurs chances de survie ni leurs chances d'atteindre leurs objectifs de développement. Les différences entre les grandes puissances eurasiennes existent bel et bien, mais elles se manifestent au niveau global de la politique internationale. Elles ne sont pas d'une importance capitale en Eurasie, ce qui est d'une importance cruciale lorsqu'il s'agit de coopération.
Le pouvoir et ses émotions
Même si la configuration de l'Eurasie est unique et qu'elle fait partie intégrante du système international, elle n'est pas détachée du contexte international et des schémas historiques. Après une période de régulation relativement forte et de recours aux institutions (cet ordre des choses a été établi en 1945), les relations internationales sont revenues aux « paramètres d'origine ». Le pouvoir reste une catégorie clé, et l'utilisation (ou la menace d'utilisation) du pouvoir est de nouveau demandée. De plus, les émotions et les qualités personnelles des dirigeants, combinées aux cultures stratégiques nationales, façonnent désormais les interactions entre les grandes puissances, plus encore que l'ordre établi, les normes et les règles datant de l'époque du face-à-face bipolaire, qui ont perduré tout au long de la période de transition.
La peur et la colère sont deux émotions qui comptent dans les affaires internationales. Outre les circonstances existantes, elles sont identifiées dans chaque cas particulier par l'expérience historique d'une nation. La peur, qui va de l'appréhension à l'anxiété et à la crainte, est l'un des principaux moteurs du comportement des pays (se référer à 6). La colère, qui va de l'irritation et du ressentiment à la rage, anime également les relations internationales et se manifeste par des actes de vengeance et de violence, dont le terrorisme. La peur et la colère animent souvent non seulement les dirigeants politiques, mais aussi des sociétés entières. Ces émotions influencent la manière dont la sécurité est organisée et comprise.
Parfois, les pays observent l'évolution des processus internationaux à partir d'une position de force et d'émotions dérivées de la force, telles que la tranquillité et la fermeté. Le sentiment de puissance est un moteur essentiel des relations entre les principales puissances militaires. Les émotions fondamentales telles que la peur et la colère, ainsi que la tranquillité enracinée dans le sentiment de sa propre force supérieure déterminent, une fois de plus, comme dans les époques historiques précédentes, le choix entre deux stratégies clés : l'anéantissement et la stratégie de position (se référer à 7).
La stratégie d'anéantissement repose invariablement sur une supériorité significative en termes de moyens et de force militaire, sur des actions proactives et sur la maîtrise rapide de l'adversaire. En revanche, la stratégie de position concède l'initiative et permet à la partie qui avance d'agir. Elle repose sur l'importance de la concentration et de l'accumulation progressive des ressources. Quiconque emploie cette stratégie évite les batailles décisives aussi longtemps que possible et ne s'engage que lorsqu'il pense ne pas pouvoir perdre. En règle générale, le temps joue en faveur de ceux qui utilisent la stratégie de position.
Traditionnellement, la plupart des pays eurasiens donnent la priorité à la stratégie de position. La pensée militaire eurasienne classique se retrouve, par exemple, dans le traité chinois « L'art de la guerre », qui expose les principes de la stratégie de position : « Ainsi, la forme la plus élevée de stratégie militaire consiste à contrecarrer les plans de l'ennemi; la suivante, à empêcher la jonction des forces ennemies; et celle qui vient ensuite, à attaquer l'armée ennemie sur le terrain. » (se référer à 8). En Russie, la patience et la volonté d'endurer de longues confrontations ont toujours fait partie de la tradition militaire et politique, ce qui s'est manifesté, par exemple, dans la tactique des princes moscovites médiévaux ou des généraux de la guerre patriotique de 1812.
Ces spéculations sont directement liées à l'évolution actuelle de la situation internationale. Alors que l'équilibre des forces se modifie profondément, les États-Unis, qui s'efforcent de maintenir leur hégémonie, optent de plus en plus pour des politiques offensives et provocatrices. Cette politique n'est pas ancrée dans une confiance tranquille en leur propre force, mais découle de la colère et de la frustration d'être défiés par leurs antagonistes et du ressentiment envers l'opposition interne qui sous-estime l'ampleur de ce défi. À la colère s'ajoutent la crainte et l'anxiété que les tendances qui se dessinent ne débouchent sur un scénario inconnu et troublant pour les États-Unis, où l'équilibre des forces se déplacerait vers l'Est.
L’affrontement des émotions est une caractéristique du monde post-institutionnel.
Une conférence différente
L'Eurasie ne réunit pas les conditions nécessaires permettant à une puissance particulière de devenir dominante. Cela ne signifie pas pour autant que la rivalité y est exclue. Chaque puissance poursuit ses propres intérêts, et des équilibres de pouvoir se formeront avec le temps et avec difficulté. Toutefois, l'avantage de l'Eurasie réside dans le fait que, à quelques exceptions près, il n'existe pas de conflits anciens ou profondément enracinés entre les pays, empreints de peur ou de colère. Les grandes puissances eurasiennes n'ont pas besoin de se quereller pour atteindre leurs objectifs vitaux. De vastes et riches étendues de terre peuvent accueillir des cultures, des civilisations et des priorités de politique étrangère différentes. C'est pourquoi l'Eurasie peut parvenir à un équilibre en s'appuyant sur une stratégie positionnelle patiente, fondée sur la confiance tranquille, la fermeté et l'intérêt mutuel.
Le système de sécurité collective eurasien ne peut s'appuyer sur les principes d'une alliance militaire aux obligations clairement définies. Le système de blocs ou une structure institutionnelle rigide sont également exclus. Comme nous l'avons déjà mentionné, le modèle établi en Europe dans les années 1970 dans le cadre du processus paneuropéen ne peut pas non plus être utilisé. En revanche, le concept de « conférence sur la sécurité et la coopération », qui a vu le jour à l'époque, convient parfaitement à l'espace eurasien en tant que mécanisme de consultations multilatérales permanentes impliquant une interaction sur toutes les questions.
La différence essentielle avec l'Europe est que la CSCE/OSCE a été créée à l'origine pour définir des sphères d'influence en Europe et qu'elle s'est ensuite transformée en un outil destiné à maintenir le monopole atlantique. Aucune de ces deux options n'est viable en Eurasie. Une répartition égale des responsabilités en matière de stabilité et de sécurité entre les puissances eurasiennes repose sur la renonciation à la domination d'une nation particulière.
Les principes de polycentricité, exposés pour la première fois dans la déclaration conjointe Russie-Chine de 1997 sur un monde multipolaire et l'instauration d'un nouvel ordre international (se référer à 10), comprennent la non-ingérence dans les affaires intérieures, le respect des intérêts mutuels, l'égalité et l'engagement en faveur d'une approche collective des questions de sécurité, telles que la démilitarisation des frontières communes ou la fourniture de garanties de sécurité aux petits et moyens pays tampons situés entre les grandes puissances. Ces principes prennent aujourd'hui une dimension multilatérale.
La sécurité eurasienne ne peut reposer sur une architecture fermée. Elle n'est pas incarnée par une organisation internationale unique, mais plutôt par un réseau d'accords bilatéraux et multilatéraux et d'associations diverses qui couvrent collectivement tous les aspects (pas seulement militaires et politiques) de la sécurité collective. Réduire la présence de forces extérieures, qui exploitent les craintes et la colère des petits et moyens pays pour attiser les tensions en Eurasie, et limiter les possibilités d'intervention de ces forces est un objectif important. Le système de sécurité se concentrera sur la résolution de tous les conflits majeurs avec la participation des acteurs régionaux.
La dissuasion nucléaire mutuelle entre les grandes puissances ne permet pas d'atteindre des objectifs politiques absolus. L'heure est aux victoires relatives; il est hors de question de remporter une victoire absolue. Tous les conflits majeurs que nous observons en Eurasie, tels que ceux entre la Russie et l'Occident, les États-Unis et la Chine, l'Inde et le Pakistan, l'Iran et Israël, pour n'en citer que quelques-uns, sont enracinés dans des confrontations de position, où une stratégie d'anéantissement comporte des risques élevés et est largement improductive. L'architecture de la sécurité eurasienne, dans son aspect militaire, politique et fondé sur la force, reposera précisément sur le sentiment de confiance tranquille en sa propre force et sur la dérive générale des relations internationales.
Sécurité et avantages
La sécurité internationale moderne est un concept complexe qui dépasse le cadre militaire et politique. Tout comme la concurrence englobe toutes les sphères d'activité, y compris la culture et l'économie, il en va de même pour la sécurité, dont la nature est complexe. Le bon sens suggère que la coopération économique crée une base pour des relations politiques sans confrontation. Cependant, les choses ont tendance à être plus compliquées dans le monde réel.
Les relations économiques entre la Russie et l'UE étaient remarquablement solides. Même en 2022, les échanges se sont élevés à 258,6 milliards de dollars (se référer à 11). L'UE est le principal partenaire commercial de la Russie et le premier marché pour son énergie. Une intégration plus poussée, telle que l'autorisation pour les entreprises russes de détenir des parts d'actifs dans les pipelines de l'UE ou des parts dans des entreprises individuelles, comme Opel, a été retardée pour des raisons politiques bien avant que la crise ukrainienne n'éclate en 2014 (se référer à 12). Les volumes commerciaux élevés n'ont pas empêché la dégradation et le dialogue politique s'est effondré. Les relations entre la Russie et l'Ukraine ont également été marquées par des niveaux élevés de dépendance mutuelle, même après 2014. En 2021, les échanges commerciaux se sont élevés à 12,2 milliards de dollars, ce qui n'a pas atténué les divergences politiques, mais les a plutôt exacerbées. Une question apparemment pacifique sur l'exclusivité des relations économiques avec l'Europe datant du début des années 2010 a débouché sur une crise profonde qui s'est terminée par un conflit armé.
Le plus haut niveau d'interdépendance économique entre la Chine et les États-Unis (avec des échanges atteignant 690 milliards de dollars en 2023) (se référer à 13) va de pair avec une escalade de la concurrence politique et des tentatives de Washington de freiner la croissance technologique de la Chine, notamment en imposant des mesures restrictives (se référer à 14). Inversement, des relations politiques complexes entre la Chine et l'Inde se développent sur fond d'échanges commerciaux dépassant les 100 milliards de dollars (se référer à 15).
Les exemples de relations non linéaires entre l'économie et la politique internationale, notamment en matière de sécurité, abondent. Les avantages économiques peuvent créer des conditions favorables à la coopération politique, mais ne peuvent pas protéger les pays contre la confrontation lorsqu'il s'agit de questions de sécurité fondamentales.
La politisation et les moyens de la combattre
L'économie mondiale actuelle est fortement mondialisée en termes de finance et de commerce. La mondialisation a considérablement réduit les coûts, rationalisé les chaînes d'approvisionnement et intégré de multiples économies dans des chaînes technologiques et de valeur ajoutée, favorisant ainsi leur croissance et leur modernisation. Le dollar américain est devenu un outil pratique pour effectuer des paiements internationaux et créer des réserves, tandis que les plateformes technologiques ont réuni les pays en un seul organisme économique. Cependant, les « organes vitaux » des réseaux mondiaux, à savoir les centres financiers, technologiques et de communication, sont restés sous la juridiction des organes étatiques occidentaux, principalement américains. Les États-Unis perdent leur crédibilité parce qu'ils profitent des réseaux d'interdépendance économique pour obtenir des avantages politiques, mais il n'y a pas de solutions alternatives à part entière en vue(se référer à 16).
Le dollar américain dominant la scène internationale, le fait de déconnecter des entreprises ou des individus des paiements en dollars peut entraîner des dommages économiques assez importants. Selon SWIFT, le dollar américain représente 48,03 % des transactions traitées par ce réseau de paiement international, tandis que la part de l'euro a chuté à 23,2 % (se référer à 17). Les sanctions financières bloquantes figurent en bonne place dans la panoplie des outils américains et sont largement utilisées par l'Union européenne, le Royaume-Uni, le Canada et d'autres pays également.
La Russie est devenue la principale cible de ces mesures, bien que des individus d'Iran, de Corée du Nord, de Chine et même des alliés et partenaires des États-Unis comme la Turquie ou les Émirats arabes unis soient également visés par ces sanctions, quoique dans une moindre mesure.
Les liens commerciaux et technologiques sont également devenus des questions politiques brûlantes. Les sanctions à l'encontre de la Russie comprennent des interdictions générales d'exporter et d'importer. La législation américaine impose le respect du contrôle des exportations aux pays qui utilisent des technologies, des équipements de fabrication et des logiciels fabriqués aux États-Unis. Les restrictions à l'importation concernent le pétrole russe, les produits raffinés, l'or, les diamants, l'acier et d'autres produits. Les contrôles des exportations vers la Chine, en particulier dans les domaines de l'électronique et des télécommunications, sont de plus en plus stricts. Les services électroniques chinois sont interdits aux États-Unis et certaines entreprises sont confrontées à des restrictions contractuelles dans les pays occidentaux. L'Iran fait l'objet d'une interdiction totale d'exportation et d'importation, et des interdictions encore plus strictes sont imposées à la Corée du Nord. Même les entreprises de l'UE sont obligées de se conformer aux contrôles américains des exportations pour éviter des sanctions secondaires.
Les transports et les infrastructures numériques sont également concernés. Les outils utilisés comprennent la fixation de seuils de prix pour le transport du pétrole russe, des sanctions pour les transactions importantes avec le secteur pétrolier iranien et des restrictions sur l'utilisation de l'espace maritime et de l'espace aérien, des ports, des aéroports, des passerelles et d'autres infrastructures. Les personnes sanctionnées n'ont plus accès à des services désormais habituels, tels que le courrier électronique, les agrégateurs de fichiers audio et vidéo, sans parler des solutions en ligne plus appliquées dans le domaine de l'ingénierie et d'autres domaines techniques.
Les pays visés apportent une réponse. La Russie et la Chine ont intégré dans leur législation des instruments de blocage des sanctions financières. La Russie a imposé une interdiction sur les exportations d'équipements de fabrication et a mis en œuvre des mesures spéciales contre les agents économiques de pays hostiles. La Chine met en place un système de « double circulation » dans les zones économiques stratégiques et investit dans le développement de sa propre technologie. L'Iran, et plus encore la Corée du Nord, vivent depuis longtemps en autarcie partielle ou quasi-totale. Les alliés des États-Unis réfléchissent à la diversification de leurs actifs financiers.
Retour au marché
Les développements susmentionnés sont largement devenus monnaie courante et continuent de se diversifier. Ils transposent à l'économie la concurrence militaire et politique acharnée, semblable à un jeu à somme nulle. Essentiellement, ils annulent les principes du marché qui sont basés sur les avantages mutuels. Les liens économiques et les réseaux d'interdépendance étant militarisés, la rupture de ces liens ou au moins leur diversification apparaît comme une réponse sensée. Même si ces mesures sont quelque peu déficientes du point de vue du marché, elles sont inévitables pour atténuer les risques de sécurité.
La diversification des règlements financiers implique l'utilisation de monnaies autres que le dollar américain. Les monnaies nationales répondent en partie à ce problème. L'utilisation du renminbi dans les échanges avec la Chine est un choix rationnel étant donné l'existence d'un vaste marché chinois. Toutefois, des difficultés liées à l'investissement de roupies se posent lorsqu'il s'agit du commerce entre la Russie et l'Inde. Le commerce avec des systèmes économiques moins développés ou plus spécialisés pose encore plus de problèmes. D'un point de vue stratégique, il est nécessaire de mettre en place un mécanisme plus universel qui pourrait être utilisé par plusieurs grandes économies, éventuellement un mécanisme BRICS.
La recherche de moyens de diversifier les paiements est en cours, mais il est prématuré de s'attendre à l'émergence prochaine d'une « monnaie BRICS » pour des raisons techniques, entre autres considérations. La meilleure solution n'est peut-être pas d'introduire une réserve alternative « anti-dollar », mais de créer divers accords de règlement bilatéraux ou multilatéraux qui peuvent contourner le monopole des services financiers américains. La Russie est à la pointe de ces efforts, compte tenu de la taille de son économie et du nombre de sanctions qui lui ont été imposées.
Il en va de même pour la création de chaînes technologiques innovantes et de capacités de production nationales, ainsi que pour la recherche d'autres fournisseurs de produits manufacturés et de technologies. Plus récemment, nous avons eu l'occasion de constater des vulnérabilités critiques lorsqu'il s'agit d'utiliser des produits comprenant des composants fabriqués en Occident. Les produits de substitution fabriqués dans le pays peuvent être moins efficaces et plus chers, mais n'ont pas leur pareil en termes de sécurité. Dans un contexte d'interdictions et de restrictions, ces produits de substitution constituent une solution, tout comme la recherche de produits de remplacement sur d'autres marchés. Aujourd'hui, nous voyons de nouvelles chaînes apparaître dans des endroits où l'on pouvait difficilement s'attendre à ce qu'elles existent il y a seulement quelques années, en particulier en ce qui concerne les relations entre la Russie et la Chine.
La politique du bâton des États-Unis a manqué son but lorsque les agents économiques du monde entier sont devenus plus ingénieux et ont amélioré leur flexibilité économique. Les contraintes en matière d'infrastructures ont favorisé l'émergence ou l'extension de divers phénomènes, notamment les flottes de pétroliers « fantômes », les systèmes d'assurance alternatifs, les échanges, la communication et les services de communication en ligne.
Les grands projets de transport en Eurasie sont de nouveau à l'ordre du jour. Des progrès sont clairement visibles dans le corridor Nord-Sud. Faire avancer ces initiatives et créer un système unique dans toute la région eurasienne est un défi, car les pays eurasiens sont très différents les uns des autres et entretiennent des relations différentes avec les États-Unis et les pays occidentaux. Les disparités économiques importantes sont également un facteur à prendre en compte. Plus vraisemblablement, un tel système pourrait intégrer une multitude de formats bilatéraux et multilatéraux décentralisés et inclure des outils financiers pour les transactions entre pays individuels, ainsi que des systèmes de règlement pour les associations internationales telles que les BRICS, des projets technologiques dans des domaines de niche et des solutions d'infrastructure ciblées. Cependant, le nombre de ces innovations donnera inévitablement lieu à des changements qualitatifs.
L'économie eurasienne s'éloignera inévitablement des filets de l'interdépendance centrée sur l'Occident, qui sont utilisés comme des armes. Il n'est pas nécessaire d'y renoncer, mais il faut des outils alternatifs pour se prémunir contre une politisation arbitraire. La sécurité économique eurasienne peut être un ensemble flexible et décentralisé de mécanismes visant à réduire la « dépendance à l'interdépendance ». Bien que cela puisse paraître étrange aujourd'hui, l'Eurasie pourrait en effet devenir un porte-drapeau dans les processus mondiaux visant à revenir à un système de liens économiques beaucoup plus axé sur le marché.
Confiance sans coercition
Les relations pacifiques et productives entre les pays, qu'elles soient bilatérales ou multilatérales, ne peuvent se construire que sur la confiance, ce qui vaut aussi bien pour les perspectives de développement que pour les questions de sécurité.
Qu'est-ce qui sous-tend la confiance dans les relations internationales ? La réponse occidentale à cette question met l'accent sur l'homogénéité culturelle et idéologique, l'Alliance de l'Atlantique Nord étant un produit de cette approche. Les pays occidentaux modernes font preuve d'une stricte (auto)discipline de bloc en ce qui concerne les grandes questions internationales, comme en témoignent leur vote unanime à l'Assemblée générale des Nations unies et au G20, ainsi que leurs politiques unifiées. Ceux qui rompent les rangs, s'il y en a, sont rapidement remis à leur place. À première vue, cette approche présente un avantage concurrentiel dans un monde multipolaire, ce qui constitue une preuve supplémentaire de force interne. Cependant, elle manque de flexibilité et est marquée par un dogmatisme idéologique qui irrite le monde non occidental.
Les pays de la « majorité mondiale » (terme utilisé en Russie pour désigner les pays du Sud et de l'Est non occidentaux, se référer à 18) ne sont pas tenus de respecter la discipline de bloc. Face aux conflits géopolitiques aigus qui cherchent à diviser le monde moderne, cela peut être perçu comme une faiblesse, qui est parfois exploitée par nos homologues occidentaux, par exemple dans le cadre du G20. Toutefois, ce phénomène devrait être abordé différemment : comme un effort de plusieurs pays pour atteindre une flexibilité ultime, qui leur permettra de ne pas limiter leurs options et d'attirer toutes les ressources de développement à leur portée.
Une question importante se pose toutefois à cet égard : comment construire des relations au sein d'une communauté diversifiée et déchirée par de nombreuses contradictions ? La tradition de coopération indépendante entre les pays non occidentaux s'étend sur plusieurs décennies et trouve son origine dans la conférence de Bandung de 1955, au cours de laquelle les pays classés à l'époque dans la catégorie du tiers-monde ou du mouvement des non-alignés ont proclamé des buts et des objectifs communs. La déclaration affirmait un engagement envers la cause commune de résistance au colonialisme et impérialisme occidentaux, reconnaissait l'égalité de tous les participants, quelles que soient leurs différences, et promouvait des intérêts communs au nom du développement. Plus tard, l'ANASE a adopté un ensemble de principes similaires, qui ont maintenant fait leur chemin vers les plateformes des BRICS et de l'OCS.
Des processus similaires sont également observés en Afrique. L'Organisation de l'unité africaine (OUA) était fondée sur des valeurs et des objectifs communs aux pays africains, tels que l'opposition au colonialisme et au néocolonialisme. Les déclarations des figures fondatrices de l'OUA viennent à l'esprit. Julius Nyerere, premier président de la Tanzanie, a déclaré ce qui suit : « Ce n'est qu’en formant une unité que nous pouvons être sûrs que l'Afrique gouverne réellement l'Afrique. » (se référer à 19) Dans son discours d'ouverture du sommet de 1963 à Addis-Abeba, où l'OUA a été fondée, l'empereur d'Éthiopie Hailé Sélassié Ier a également souligné l'importance de l'unité et de la mise de côté des différences individuelles pour parvenir à la solidarité : « L'unité est l'objectif premier. Nous discutons des moyens : nous discutons des voies alternatives pour atteindre les mêmes objectifs; nous nous engageons dans des débats sur les techniques et les tactiques. Mais si l'on fait abstraction de la sémantique, il n'y a pas grand-chose qui nous séparent. Nous sommes tous déterminés à créer une union africaine » (se référer à 20). Ce discours d'ouverture a également mis en évidence le lien direct entre l'Afrique et l'Asie : « Nous sommes unis à nos amis et frères asiatiques. L'Afrique partage avec l'Asie un passé commun de pays qui ont été colonisés, exploités, discriminés et oppressés. À Bandung, les États africains et asiatiques se sont engagés à libérer leurs deux continents de la domination étrangère et ont affirmé le droit de toutes les nations à se développer à leur façon, sans ingérence extérieure. La déclaration de Bandung et les principes énoncés lors de cette conférence restent aujourd'hui valables pour nous tous » (se référer à 21).
Beaucoup de choses ont changé depuis les conférences de Bandung et d'Addis-Abeba, et le monde a également changé sans que l'on s'en rende compte. Pourtant, les principes et les objectifs qui y ont été énoncés sont non seulement restés d'actualité, mais ils connaissent aujourd'hui un second souffle, notamment parce qu'ils impliquent une confiance mutuelle. En résumant les expériences des pays asiatiques et africains, nous pouvons identifier plusieurs principes qui ont été testés et approuvés par les pratiques politiques dans le monde non occidental.
Premièrement : La reconnaissance d'un objectif commun, qui unit les différents pays, et la progression vers cet objectif est une priorité indéniable de leurs politiques.
Deuxièmement : reconnaître que les différences spécifiques ne doivent pas entraver la progression vers l'objectif commun.
Troisièmement : reconnaître que les différences spécifiques ne disparaîtront pas. Chaque pays a ses propres particularités et une voie à suivre. La confiance implique la tolérance des différences et des compromis pour s'assurer que les différences ne mènent pas au conflit.
Quatrièmement : des mécanismes institutionnels et procéduraux souples. La combinaison de la confiance et de la reconnaissance des différences élimine les cadres institutionnels rigides et les restrictions de la liste des priorités. La coexistence et l'imbrication éventuelle de différentes structures avec divers formats d'adhésion et d'engagements deviennent ainsi le résultat pratique.
Est-il possible de se mettre d'accord sur les principes de l'ordre mondial ?
L'ère de l'après-Seconde Guerre mondiale a donné naissance à de nouvelles approches, jamais utilisées auparavant, pour structurer le système politique et économique international. Les réalisations des institutions créées à l'époque sont indéniables, mais rien n'est éternel. La profonde transformation en cours du paysage mondial exige un effort pour repenser dans son ensemble l'expérience accumulée plutôt que de la rejeter. Les événements du deuxième quart du XXIe siècle ne tireront pas un trait sur l'ancienne structure mondiale, mais ouvriront la voie à son amélioration et à son adaptation aux nouvelles réalités. Après tout, les idéaux qui ont guidé les architectes du monde de l'après-guerre restent en vigueur et s'alignent sur les tendances mondiales.
Un espace mondial ouvert garantissant le droit au développement pacifique, à la prospérité et à l'épanouissement de toutes les nations et de tous les pays est un objectif commun dans le monde d'aujourd'hui. En fait, nous sommes aujourd'hui beaucoup plus proches de cet objectif qu'il y a quatre-vingts ans, lorsque l'ordre de l'après-guerre a été discuté. À l'époque, une grande partie du monde était encore sous domination coloniale et les grandes puissances étaient engagées dans une confrontation idéologique systémique. Aujourd'hui, aucune de ces conditions n'existe, même si des vestiges du passé sont encore présents. Le traitement de ces vestiges devrait faire partie des efforts visant à créer une architecture mondiale renouvelée.
L'émergence de nouvelles organisations mondiales est hautement improbable. Toutefois, au niveau des grandes régions, les efforts unilatéraux seront probablement insuffisants, et la pression en faveur de formes de coopération plus stables devrait prévaloir. Actuellement, de nouvelles constructions de ce type - l'Organisation de coopération de Shanghai, l'Union économique eurasienne, l'Organisation des États turcs et l'initiative « la Ceinture et la Route » - sont testées en Eurasie. Toutes ces initiatives, ainsi que toutes les initiatives existantes ou futures, sont de nature expérimentale. L'avenir nous dira dans quelle mesure elles sont efficaces et fonctionnelles. À l'avenir, les plateformes régionales universelles pourraient être en mesure d'englober différentes institutions de coopération dans des domaines spécifiques dont les objectifs n'entreront pas en conflit les uns avec les autres.
Au cours du XXe siècle, le monde s'est construit de haut en bas, du sommet de la pyramide hiérarchique jusqu'à sa base. Le nouveau système ne sera pas aussi cohérent, mais il sera beaucoup plus démocratique. Il se construit de bas en haut et repose sur l'auto-organisation et la coopération entre les pays au sein de chaque région, où ils doivent résoudre ensemble des problèmes urgents et concrets. Si l'humanité évite de commettre des erreurs qui la feraient régresser comme ce fut le cas par le passé, une interaction pragmatique au niveau régional donnera naissance à un nouveau système. Un système qui saisira la complexité et la diversité de la planète et sera capable de transformer ces qualités qui entravent actuellement le chemin vers un développement en des fondations solides qui permettront une croissance commune.
REFERENCES
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20. Important Utterances of H.I.M. Emperor Haile Selassie I. 1963-1972. Addis Ababa: The Imperial Ethiopian Ministry of Information. 1972. P. 352.
21. Ibid. P. 361–362.
First published in :
"Directeur de programme au Valdai Discussion Club ;
Professeur de l'Académie des sciences de Russie ;
Professeur à l'Institut d'État des relations internationales de Moscou".
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