Diplomacy
La géopolitique changeante de l'Asie centrale : L'impact régional de la guerre entre la Russie et l'Ukraine

Image Source : Wikimedia Commons
Subscribe to our weekly newsletters for free
If you want to subscribe to World & New World Newsletter, please enter
your e-mail
Diplomacy
Image Source : Wikimedia Commons
First Published in: Nov.20,2024
Dec.09, 2024
Dans le contexte du conflit ukrainien, les États d'Asie centrale s'appuient sur une politique étrangère multi-vectorielle pour trouver un équilibre entre les liens historiques qu’ils partagent avec la Russie et l'adoption de nouveaux partenariats avec les puissances mondiales. Ce pivot stratégique met en lumière la résolution dont font preuve ces États à se frayer un chemin au cœur même d’un paysage géopolitique complexe et changeant.
Les répercussions du conflit entre la Russie et l'Ukraine vont bien au-delà de l'Europe, modifiant ainsi les alliances mondiales et influençant de manière complexe des régions telles que l'Asie centrale. Pris entre des liens de longue date avec la Russie et d'autres grandes puissances, les pays d'Asie centrale sont aujourd'hui confrontés à un exercice des plus délicats: trouver et maintenir un équilibre. Alors que la région a pour habitude de se reposer sur la Russie pour ses partenariats économiques et sécuritaires, le conflit en cours a créé de nouvelles pressions et opportunités, menant ces nations à adopter une politique étrangère plus affirmée mais qui n’en reste pas moins prudente. Les États d'Asie centrale ont réagi à l'évolution du paysage géopolitique de plusieurs manières : en maintenant des liens économiques avec la Russie, en s'abstenant prudemment de critiquer directement Moscou et en développant des partenariats avec d'autres puissances mondiales telles que la Chine, l'Occident et la Turquie. Ces dynamiques, qui sans cesse évoluent, révèlent les vulnérabilités de la région et sa résolution stratégique à trouver sa place au sein d’un ordre mondial de plus en plus complexe.
Depuis qu’ils se sont affranchis de l'Union soviétique et ont obtenu leur indépendance, les pays d'Asie centrale - Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan et Turkménistan - ont fait l'expérience d’une transition difficile. En effet, eux, qui étaient par le passé membres de l’Union soviétique, il leur a fallu tracer leur propre route : édifier leur propre nation et libéraliser leur économie. Les cinq États d'Asie centrale sont membres d'une ou plusieurs institutions dirigées par la Russie, telles que la Communauté des États indépendants (CEI), l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) et l'Union économique eurasienne (EAEU). Pour ces États d'Asie centrale, ces organisations servent de plateformes pour la sécurité régionale et la collaboration économique avec la Russie, permettant à cette dernière de conserver une influence significative sur le paysage géopolitique de l'Asie centrale. Toutefois, être membre de ces institutions est le reflet d'un exercice d'équilibre complexe : les États d'Asie centrale doivent gérer leurs relations avec la Russie tout en explorant des partenariats avec d'autres puissances mondiales.
Depuis le début de la guerre, les États d'Asie centrale ont adopté une approche dite « multi-vectorielle » en ce qui concerne leur politique étrangère, visant à établir des relations équilibrées avec la Russie et d'autres puissances telles que la Chine, le monde occidental et la Turquie. Les États de la région n'ont pas reconnu les territoires nouvellement annexés par la Russie à l'Ukraine, et certains d'entre eux avaient publié des déclarations officielles en faveur de l'intégrité territoriale de l'Ukraine dans les premiers jours de la guerre en 2022. Cependant, ces États n'ont pas officiellement critiqué Vladimir Poutine et son « Opération militaire spéciale ». Plusieurs raisons expliquent cette attitude : une dépendance d’un point de vue économique, une appartenance aux institutions dirigées par la Russie et les migrants d'Asie centrale.
La Russie est un partenaire économique clé dont chaque État d'Asie centrale dépend pour ses échanges commerciaux. Bien que la Chine soit récemment devenue le premier partenaire commercial de la plupart de ces pays, la Russie reste le deuxième partenaire après la Chine pour le Kazakhstan, l'Ouzbékistan et le Kirghizstan. Les États d'Asie centrale exportent des produits agricoles, des métaux, des minéraux, du coton et des textiles. Un autre facteur important qui explique pourquoi la région dépend encore à ce jour du régime de Poutine est la présence de millions de migrants (issus de la région), en particulier d'Ouzbékistan, du Tadjikistan et du Kirghizistan, qui travaillent en Russie. Selon les statistiques officielles russes, il y a environ 6,1 millions de migrants en Russie et la plupart d'entre eux viennent des États de la région.
La plupart des migrants d'Asie centrale se rendent en Russie pour occuper des emplois saisonniers de bas niveau, en particulier dans le secteur de la construction. En 2021, les transferts de fonds effectués par les migrants en Russie représentaient 35 % du PIB du Tadjikistan et 33 % du PIB du Kirghizistan. Pour l'Ouzbékistan, les envois de fonds représentaient 13 % du PIB. Cette dépendance empêche ces États de critiquer ouvertement les faits et gestes de la Russie, car la stabilité économique de ces derniers repose sur ces envois de fonds.
Outre les facteurs économiques, les Etats sont également inquiets quant à leur sécurité et quant aux liens de longue date qu’ils entretiennent avec la Russie. Le Tadjikistan, le Kazakhstan et le Kirghizistan sont membres du bloc de sécurité OTSC dirigé par la Russie; le Kazakhstan et le Kirghizistan sont membres de l'Union économique eurasienne; et tous les États d'Asie centrale sont membres de la CEI. Ces liens, conjugués aux facteurs économiques, obligent les États à maintenir une approche modérée afin de préserver l’ensemble des relations.
Avec la guerre en Ukraine, l'Asie centrale a fait l'objet d'une attention accrue de la part de la communauté internationale. Les États de la région ont développé des partenariats avec d'autres acteurs mondiaux tels que la Chine, l'UE, les États-Unis et la Turquie. La Chine a organisé le premier sommet de l'Asie centrale en mai 2023 à Xi'an, auquel ont participé tous les dirigeants des États d'Asie centrale.
Les États-Unis ont organisé leur premier sommet de la plateforme C5+1 le 19 septembre 2023, au cours duquel le président Joe Biden a rencontré les dirigeants du Kazakhstan, du Kirghizstan, du Tadjikistan, du Turkménistan et de l'Ouzbékistan. L'événement a été décrit comme « un moment historique, fruit de nombreuses années d’étroite collaboration ».
En ce qui concerne l’Europe, l’Allemagne, elle, a fait preuve d’un grand intérêt pour la région. En effet, le pays a créé la plateforme « Allemagne - Asie centrale » et a tenu son premier sommet le 29 septembre 2023 à Berlin. Plus récemment, le 18 septembre 2024, le chancelier Olaf Scholz s'est rendu à Astana où s'est tenu le deuxième sommet de la plateforme avec tous les États d'Asie centrale. De plus, l'Allemagne a récemment signé un accord de migration avec l'Ouzbékistan dans le but de simplifier la migration légale des travailleurs qualifiés ouzbeks vers l'Allemagne.
Parallèlement, la Turquie a solidifié sa présence dans la région par le biais de la plateforme de l'Organisation des États turcs (OET). L'OET a été créée en 2009 pour renforcer la coopération entre les nations turcophones d'Asie centrale, la Turquie et l'Azerbaïdjan, le Turkménistan et la Hongrie ayant le statut d'observateur. Cette coopération s'est rapidement développée depuis l'invasion russe en Ukraine en 2022. Elle se concentre sur la collaboration entre les États membres dans les domaines de l'économie, de l'énergie et des transports. Les pays d'Asie centrale tels que le Kazakhstan, le Kirghizstan et l'Ouzbékistan sont des acteurs clés des initiatives de l'OTS. L'organisation permet à la Turquie d'exercer un effet de levier grâce à ses liens culturels et linguistiques, ce qui accroît son influence dans la région.
Ces divers partenariats constituent des alternatives économiques et politiques viables à leur dépendance vis-à-vis de la Russie. Dans un paysage géopolitique en mutation, les États d'Asie centrale saisissent de nouvelles opportunités pour affirmer leur indépendance et diversifier leurs relations avec l’étranger. Un élément clé de cette stratégie est leur adhésion à une « politique étrangère multi-vectorielle », qui leur permet de collaborer avec différentes puissances mondiales tout en évitant de se ranger du côté d’un bloc unique. Cette approche a été renforcée par un regain d'intérêt pour l'intégration régionale, illustré par les « réunions consultatives des États d'Asie centrale ». À ce jour, six réunions ont eu lieu, avec la participation des présidents de chaque pays d'Asie centrale.
Leur politique étrangère multi-vectorielle leur permet de maintenir des liens économiques et sécuritaires avec la Russie tout en explorant des alternatives avec des puissances telles que la Chine, l'UE, la Turquie et les États-Unis. Alors que l'attention mondiale se porte de plus en plus sur l'Asie centrale, ces pays manifestent également un regain d'intérêt pour le concept d’intégration régionale, qui pourrait renforcer leur voix collective et accroître leur stabilité dans un environnement, lui, instable.
Dilnoza Ubaydullaeva est maître de conférences en administration publique à l'université Flinders et chercheuse honoraire au Centre d'études arabes et islamiques (Moyen-Orient et Asie centrale) de l'université nationale australienne. Ses recherches portent sur la théorie de la sécurisation, la géopolitique de l'Eurasie centrale, la politique étrangère russe en Asie centrale et le lien entre la sécurité et l'élaboration des politiques dans l'enseignement supérieur.
Jessica Genauer est maître de conférences en relations internationales à l'université Flinders. Jessica est une experte des conflits internationaux et fournit régulièrement des analyses sur les conflits mondiaux aux médias nationaux et internationaux. Ses recherches portent sur les conflits, la perception des menaces et le renforcement des institutions à la suite de conflits, et plus particulièrement sur le Moyen-Orient ainsi que sur la Russie et l'Ukraine.
First published in :
Dilnoza Ubaydullaeva est maître de conférences en gouvernement à l'Université de Flinders et chercheuse de renom pour le Centre d'études arabes et islamiques (Moyen-Orient et Asie centrale) de l'Université nationale australienne. Ses sujets de recherche comprennent la théorie de la titrisation, la géopolitique de l'Eurasie centrale, la politique étrangère russe en Asie centrale et le lien entre la sécurité et l'élaboration des politiques dans l'enseignement supérieur.
Unlock articles by signing up or logging in.
Become a member for unrestricted reading!